Félix Moser : “Eh bien, dites-moi : je sers à quoi ?”

Posté le 14 juin 2008 | Théo

Ils forment en quelque sorte notre “comité de parrainage théologique” et ont accepté de nourrir notre réflexion sur le thème du Grand Kiff. Onze théologiens prennent la parole sur ce blog…

“Eh bien, dites-moi : je sers à quoi ?” A vrai dire, je ne connais pas de demande plus brutale et plus désarmante. Que répondre à quelqu’un qui se sent inutile ? Avouons aussi que parfois cette interrogation nous taraude. En effet, qui n’a pas été placé à un moment ou à un autre devant la lancinante énigme : que vais-je faire de ma vie ? Cette question, parfois angoissante, est aussi traversée par des désirs et des attentes remplies d’espoir. Nous sommes toutes et tous tiraillés entre la peur d’être inutiles et le désir d’être reconnus dans notre aspiration de servir à quelque chose. Nous souhaitons à tout le moins compter pour quelques uns dans notre société.

“Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils son unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle” Jn 3.16.
J’essaie d’imaginer vos têtes devant ce verset biblique. Peut-être avez-vous souri, car quelqu’un vous a déjà aidé à le décrypter. Mais je vois aussi des figures qui s’allongent, car ce condensé de l’Évangile paraît un peu bizarre, voire terrifiant : comment croire en un Dieu qui livre son Fils son unique ? Que faire de ce verbe “périr”, qui fait trembler et qui déclenche notre incrédulité ? Et que penser de cette idée de “vie éternelle” ? Commençons par là.

Quand nous disons “vie éternelle”, nous pensons tout de suite à “immortel”, “qui n’a pas de fin”. Ici, il faut entendre un peu autre chose. Avant tout, la vie éternelle désigne la vie dans son intensité, dans son épaisseur. La vie éternelle n’est pas destinée seulement à des hommes et des femmes particulièrement religieux, ou qui seraient branchés par les phénomènes irrationnels. Non, il en va ici de notre aspiration à une vraie vie, une existence qui soit plus qu’une réalité biologique ou qu’une nécessité sociologique. Cette vraie vie est habitée par la promesse de pouvoir partager une existence de liberté, de paix, de joie et d’amour ; une vie dont on pourrait dire, à la fin, qu’elle “a été bien remplie”. Mais le verset cité vient dire que l’on peut passer à côté de la vraie vie. C’est en ce sens-là que l’Évangile utilise le verbe “périr”. L’évangéliste Jean se fait le témoin d’une parole qui a le courage de la franchise. Il vient dire, dans son vocabulaire, que l’être humain ne possède pas la capacité de se forger une existence réussie. Ce verset biblique rappelle ce que nous oublions tous et toutes si souvent : nous ne sommes pas les maîtres de notre vie ! Elle est dispensée par Dieu, par le biais de l’Envoyé de Dieu et au travers d’autres humains. Nous ne pouvons pas fabriquer la joie, la confiance, l’amour même. Tout cela nous avons à le recevoir.

“Dieu a envoyé son Fils son unique”. Ce fils de Dieu apparaît dans sa fragilité, dans sa proximité et dans sa liberté. Il dit l’amour de Dieu pour chacun et chacune. Ainsi Jésus accueille des religieux sûrs d’eux, des malades et des exclus de la société, des voleurs et des profiteurs, et aussi des croyants admirables et des personnes admirées… A eux tous et à nous-mêmes, il rappelle que toute vie est d’abord un don à recevoir. Ce Dieu incarné en Jésus Christ chemine incognito à côté de chacun et chacune A nous de saisir cette certitude : toute vie, la mienne, la tienne, la vôtre, ne peut être mesurée à l’aune de son utilité ou de son inutilité. Dans la démesure de l’amour fou de Dieu, nous sommes libérés de la lancinante question de savoir à quoi nous servons. Nous sommes ce que nous sommes, par amour de Dieu pour nous. Ce don divin offre un espace pour accueillir, un coin de terre à défricher pour y faire pousser l’herbe folle de l’espérance, un peu de temps pour celui qui vit dans le désert dans la solitude, une flamme pour réchauffer ceux qui sont glacés par les rigueurs d’une société de performance… Aimés de Dieu, nous sommes invités à accueillir et disperser des poussières d’éternité.

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