Jean-Daniel Causse : “Le courage d’être et d’agir”
Ils forment en quelque sorte notre “comité de parrainage théologique” et ont accepté de nourrir notre réflexion sur le thème du Grand Kiff. Onze théologiens prennent la parole sur ce blog…
Il te cherche
En son mouvement premier, croire est une réalité profondément humaine qui consiste à accorder sa confiance à quelqu’un, lui faire crédit, se fier à sa parole. Ainsi, croire concerne avant tout le lien ou la relation entre deux personnes. C’est pourquoi, cela nous fait souffrir lorsque nous vivons une trahison de la confiance que nous avions placée en l’autre. Lorsqu’il s’agit de la foi chrétienne, nous pensons spontanément que croire consiste à tenir pour vrai des choses au sujet de Dieu ou de Jésus-Christ. Croire prendrait la forme suivante : “je crois que”. Or, dans les Évangiles, ce que Jésus appelle la foi ne consiste pas à croire quelque chose, c’est-à-dire à adhérer à un système de vérités révélées ou à un enseignement doctrinal, mais à rencontrer quelqu’un. Elle est d’abord un “je crois en”, même si ce croire doit ensuite trouver un langage pour s’exprimer. La foi est une rencontre avec quelqu’un qui a un impact décisif sur la façon de comprendre et d’orienter sa propre vie.
Pour accueillir quelqu’un, pour lui offrir l’hospitalité, il faut avoir un peu de place dans sa propre vie. Lorsqu’on est plein, on ne peut accueillir personne. Souvent nous consommons, nous cherchons à avoir des choses, en croyant combler ce qui nous manque vraiment. Le plein dans notre vie ne fait que tromper un grand vide. Ce qui nous manque vraiment c’est quelqu’un qui nous aime et nous reconnaît sans poser des conditions, c’est-à-dire autrement que tous ces discours qui nous demandent de prouver que nous sommes dignes d’intérêts. Ce quelqu’un qui nous manque, que nous cherchons parfois sans savoir qui il est, nous avons à découvrir qu’il est celui qui nous cherche. Il attend qu’on lui offre une véritable place dans notre existence. Et alors nous pouvons comprendre que ce n’est pas nous qui l’avons trouvé, c’est lui qui nous a cherché et trouvé.
Vis ta vie !
S’il nous a cherché et trouvé, c’est qu’il nous a précédé. La vie est une vie reçue, exactement comme on reçoit un cadeau. Nous devons la vie à d’autres que nous-mêmes. Voilà une dimension que notre époque refuse de reconnaître, obsédée qu’elle est par la figure de l’individu qui se construit lui-même, qui se fait lui-même, qui existe lui-même par lui-même. Certes, l’héritage reçu est complexe. De ce qui nous précède, on reçoit la vie, c’est vrai, mais, avec la vie, on reçoit aussi, on prend sur soi, on répète parfois et on transmet à d’autres, la lourdeur de toute une histoire avec sa grandeur et son tragique.
Alors comment vivre sa vie, c’est-à-dire une vie qui ne soit pas simplement le prolongement de ce qui a été, ou la répétition d’une même histoire de génération en génération ? Comment vivre la nouveauté de notre vie ? Pour répondre à cette question, il faut en tout cas reconnaître une dette à l’égard de ceux qui nous ont précédé. Or reconnaître une dette ne conduit pas à l’idée d’un remboursement (sinon ce qui nous a été donné n’est pas un cadeau, mais un prêt). Ce que nous avons reçu nous avons plutôt à l’utiliser pour notre propre vie et pour la vie d’autres que nous-mêmes. Il s’agit de s’appuyer sur ce qui a été reçu pour inventer, pour créer, pour féconder l’avenir. C’est ainsi que le Christ donne : ce qu’il donne, il ne le reprend pas. Il invite à se l’approprier pour vivre sa propre vie.
Le Monde est à nous
Nous avons été précédé. Autrement dit, nous avons pris la parole en réponse à ce qui nous a appelé à la vie. On peut alors souligner que le terme “réponse” vient du latin responsio qui donne aussi “responsabilité”. L’être responsable, c’est l’être capable de répondre. C’est le courage d’être et d’agir. Il ne s’agit pas d’un héroïsme réservé à quelques-uns. Si je peux me comprendre comme un être capable, c’est toujours en “dépit de”, c’est-à-dire en dépit de ce qui tend à me faire perdre confiance dans le fait majeur que, comme humain, “je peux”. Je peux certes à la mesure de mes forces, dans le cadre d’une vulnérabilité assumée, mais “je peux” en dépit de tout ce qui me prétend incapable. Se penser incapable, c’est humilier en soi la juste estime de soi-même.
En ce sens, la responsabilité c’est qui empêche de se résigner à la simple nécessité de ce qu’il y a comme s’il s’agissait d’un destin inexorable. La responsabilité est toujours la possibilité de ne pas accepter le monde simplement tel qu’il est. Or, le paradoxe chrétien est que pour vivre vraiment dans le monde, il faut ne pas être du monde. Autrement dit, il faut vivre dans un monde qu’on ne confond pas avec Dieu ou avec la réalité ultime. On est gardé alors de deux travers qui seraient de penser soit qu’on peut tout faire soit qu’on ne peut rien faire. Le sens de la limite et le courage d’agir sont à tenir dans un même élan.
