Laurent Gagnebin : Dieu aime le monde (#2)
Ils forment en quelque sorte notre “comité de parrainage théologique” et ont accepté de nourrir notre réflexion sur le thème du Grand Kiff. Onze théologiens prennent la parole sur ce blog…
Vis ta vie !
Cette relation de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu s’épanouit dans une autre relation qui, à travers l’amour, lie les êtres humains entre eux. C’est la raison pour laquelle il est possible de dire que l’un des mots les plus importants de la Bible est “avec”, qui exprime par excellence la grâce et ses rencontres, l’être humain et ses fraternités. Il est assez remarquable de constater que, d’après l’évangile de Matthieu (1,23), le surnom d’Emmanuel a été donné à Jésus, ce qui signifie précisément “Dieu avec nous”. Dans les pages de conclusion du Traité de la liberté chrétienne, Luther écrit ces lignes magnifiques avec lesquelles il montre bien que la foi et la charité, comprises chacune à travers une relation, définissent le chrétien dans une sorte de bondissement hors de lui-même : “Le chrétien ne vit pas en lui-même ; il vit en Christ et en son prochain ; hors de là, il n’est pas chrétien. Il vit en Christ par la foi et en son prochain par l’amour.” Dans ce sens-là, on voit que Dieu et l’être humain ne sont pas à comprendre à travers une essence immuable, une nature figée, mais dans ce mouvement qu’expriment la foi et l’amour.
Le philosophe Emmanuel Mounier déclare que “je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui”, et il ajoute : “à la limite : être, c’est aimer” (Le personnalisme, 1949). Une telle proposition ne semble véritablement réalisée en plénitude que par Dieu ; on peut dire, sans risque de se tromper, que, pour Dieu, être, c’est aimer. Dieu est amour ou il n’est pas.
Un détour par l’existentialisme athée nous aidera à mieux percevoir le sens et la portée d’un “Vis ta vie” assumé. Sartre veut en effet saisir l’être humain dans sa liberté radicale. Cette dernière est vécue au cœur même de l’action et ne correspond pas à une donnée fixe et préétablie. Sartre écrit ainsi dans L’être et le néant que “pour la réalité humaine, être c’est se choisir”. La thèse bien connue selon laquelle, pour Sartre, l’existence précède l’essence n’est pas à prendre dans un sens abstrait, voire métaphysique. Il faut situer une telle visée au niveau de l’expérience vécue. L’être humain ne saurait être défini en l’air, de manière purement théorique, mais il se dévoile et se saisit dans une action qui confère à sa vie un visage précis, son visage. On connaît la fameuse assertion de Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme, selon laquelle l’être humain “n’est rien d’autre que ce qu’il se fait”. On sent bien ce qu’une telle proposition peut avoir de schématique et d’excessif, parce qu’elle semble nier les déterminismes, qu’ils s’appellent hérédité, inconscient collectif, ou qu’ils soient ceux de l’éducation, du milieu, du contexte social, de l’histoire. Cela dit, pour Sartre, il s’agit de transcender ces déterminismes, de les dépasser pour ne pas réduire l’existence à la fixité d’un caillou. De toute façon, il s’agira toujours de faire quelque chose de ce que l’on a fait de nous malgré nous. Si l’être humain est découvert dans sa liberté, à la fois première et ultime, à laquelle nous sommes condamnés, l’existentialisme sartrien nous renvoie ainsi à notre responsabilité et à nos choix. Il refuse une vision fataliste de la réalité humaine où chaque déterminisme peut alors devenir un prétexte justifiant les attitudes de fuite et de mauvaise foi.
Il conviendrait ici de nous lancer dans des analyses concernant le libre-arbitre, la prédestination, l’élection, la toute-puissance divine, par exemple. Je me contenterai de souligner que le croyant ne trouve pas en Dieu un refuge le dispensant d’agir et d’être responsable. La vie humaine n’est pas bouclée une fois pour toutes dans le néant de notre condition mortelle et pécheresse. La croyance à un péché originel n’est pas une excuse facile pour nous enfermer dans une passivité indigne de notre destination. La condition humaine est ouverte ; elle est un vaste chantier où nous sommes appelés à vivre une vocation créatrice et inventive. Le dynamisme créateur de Dieu doit devenir le nôtre. C’est ce qui m’a toujours paru de la plus haute importance dans la pensée du philosophe chrétien Nicolas Berdiaeff (1874-1948) : son insistance sur notre vocation créatrice. Une morale chrétienne peut être celle de la volonté, elle aussi. Le fatalisme et la résignation n’y trouvent pas de place. Le chrétien également est lancé sur les chemins de la liberté, à la recherche d’une humanité encore inachevée, en devenir et pour laquelle l’avenir est à construire plutôt qu’à recevoir passivement de Dieu. L’Homme, en effet, n’est pas encore l’être humain ; il doit le devenir. Son humanisation est une tâche exaltante. Dieu est humain ; il n’y a que les Hommes qui puissent être inhumains.
C’est en Dieu, nous l’avons vu plus haut, c’est dans la transcendance divine, où la foi et l’amour forment un tout, que nous fondons la liberté humaine. Le croyant, par conséquent, ne conquiert la totalité de son humanité que dans un dépassement perpétuel qui le conduit vers l’Autre et l’autre. Aller vers ce Dieu qui vient à nous, c’est aller vers cet humain dont Jésus nous présente l’image. Aller vers cet humain, c’est, inversement, aller à la rencontre du divin, dont Jésus, là encore, nous présente l’image. C’est la raison pour laquelle la foi en Dieu, loin de léser l’être humain et de l’asservir, correspond, pour le chrétien, à la réalisation possible de sa liberté et de sa pleine humanité. S’il est toujours possible de construire ce monde, comme le veut Sartre, avec l’être humain et sans Dieu, qu’il soit au moins impossible, comme tant de régimes politiques et de sociétés injustes nous l’ont hélas trop souvent montré, de le construire pour Dieu et contre l’humain !
