Marcel Manoël : “Dieu a tant aimé ce monde…!”
Ils forment en quelque sorte notre “comité de parrainage théologique” et ont accepté de nourrir notre réflexion sur le thème du Grand Kiff. Onze théologiens prennent la parole sur ce blog…
“Dieu a tant aimé ce monde…!” Affirmation pieusement répétée… ou scandale bouleversant de l’Évangile ?
Dieu a-t-il vraiment aimé le monde ? Dans l’évangile de Jean, le “monde” c’est l’horreur ! C’est les ténèbres impénétrables à la lumière, la création qui refuse son créateur… Si au moins Dieu avait aimé les gens bien, ou les méritants, ou même les virtualités positives de ce monde, ce serait un sentiment compréhensible ! Mais il ne s’agit pas de cela : il s’agit de ce que la Croix du Christ révèle : à la fois le fossé du rejet de Dieu - un fossé de mort - et la radicalité absolue de son amour - une résurrection.
Mais Dieu peut-il vraiment aimer le monde d’aujourd’hui ? Parfois j’en doute ! Celles et ceux de ma génération - le “baby-boom” d’après la seconde guerre mondiale - voient “leur” monde changer très vite : la raison y est culbutée par les passions, la dictature du look l’emporte sur l’utile, l’individu et ses réseaux d’influence y deviennent plus importants que la société démocratiquement organisée, et l’espoir dans le progrès a capitulé devant le réalisme d’un “ici et maintenant” qui peine à se projeter dans l’avenir… Avec tout ce que cela peut signifier d’individualisme idolâtre (le culte du “moi, je veux !”), d’injustices criardes, de violences de moins en moins maîtrisées, et d’irresponsabilités écologiques… Nostalgie stérile ? Oubli de ce que ce monde “ancien” comportait d’hypocrisies et de contraintes ? Illusions sur un monde “chrétien” perdu ? Sans doute pour une part… mais aussi inquiétude devant un monde trop souvent ivre de lui-même et de sa puissance, et qui joue parfois à l’apprenti sorcier…
Ce qui produit au moins deux tentations. Celle du “pouvoir” : essayer par tous les moyens de reprendre le leadership pour restaurer les valeurs perdues. Ou celle du retrait : vivre “ailleurs”, désengagé du monde et centré sur soi, que ce soit dans l’indifférence des autres (“moi, mon 4×4 et mes vacances au soleil”) ou la militance de sectes politico-religieuses (“mort à ce monde pourri !”).
Pourtant, la Croix l’atteste : “Dieu a tant aimé le monde…” !
Recevoir cette Parole, c’est accepter de jeter un autre regard que celui du pessimisme, de la méfiance ou de la condamnation sur ce qui se passe autour de nous, et vers les hommes et les femmes de ce monde. Un regard toujours vigilant et critique, certes : il ne s’agit pas de se laisser séduire mais bien d’exercer notre liberté responsable ! Mais un regard positif, curieux, intéressé… Un regard qui cherche toujours à reconnaître l’autre dans ce qu’il est, ce qu’il apporte, ce qui le fait vivre… Le regard que Dieu lui-même porte sur chacun de nous. Le regard qui nous change ou, en langage biblique, qui nous “convertit”.
Recevoir cette parole c’est se lancer avec lucidité et confiance dans le monde de demain. Pour y ouvrir nos vies souvent rétrécies sur elles-mêmes - malgré Internet. Pour y recréer des solidarités qui ne soient pas des systèmes imposés mais des engagements construits.
“Dieu a tant aimé le monde” : au cœur de la Déclaration de foi de l’Eglise réformée de France, cette Parole d’Evangile n’a pas fini de nous interpeller ! Pour replacer au cœur de notre vie d’Eglise sa mission d’annonce et de service de l’Evangile.
