Michel Bertrand : “L’amour premier de Dieu précède la quête humaine”
Ils forment en quelque sorte notre “comité de parrainage théologique” et ont accepté de nourrir notre réflexion sur le thème du Grand Kiff. Onze théologiens prennent la parole sur ce blog…
Ce message de l’amour premier de Dieu est au cœur de la théologie protestante issue de la Réforme du 16ème siècle. Il est le “centre ensoleillé”, disait Luther, à partir duquel chaque croyant lit la Bible, témoigne de l’Evangile, vit en Eglise, s’engage dans le monde, comprend sa vie devant les autres et devant Dieu. Je trouve donc particulièrement pertinent qu’il ait été choisi comme thème du rassemblement national jeunesse et décliné sous les trois modalités proposées.
Il te cherche
Au commencement est l’amour de Dieu. Il crée le monde, il libère son peuple, il appelle chacun par son nom et l’aime sans condition. L’amour premier de Dieu précède la quête humaine. “J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas” (Romains 10/20). Ainsi, même s’il nous arrive parfois de chercher Dieu, la foi n’est pas d’abord le fruit de nos démarches intellectuelles ou spirituelles. Elle n’est pas l’adhésion à une doctrine, à un catéchisme, à un dogme, à une morale. Elle est fondamentalement l’expérience d’une rencontre dont Dieu a l’initiative et où il nous accepte tels que nous sommes, par-delà nos qualités et nos défauts, nos mérites et nos manques. Une rencontre par laquelle nous sommes reconnus et “justifiés”, c’est-à-dire mis à notre juste place, dans une juste relation avec Lui et avec les hommes. Dans cette rencontre, le croyant reçoit son identité véritable et renonce à trouver en lui-même son propre fondement.
Au lieu de s’activer à se construire par ses seules forces, l’homme est appelé à se recevoir comme un don d’un Autre que lui-même. Cela ouvre à une espérance qui ne se réduit plus aux performances humaines de rentabilité et de succès, mais qui dépasse l’horizon de nos réussites comme de nos échecs. Une espérance, une confiance, qui se ressourcent dans la prière et la méditation des Écritures bibliques, à la fois de manière individuelle et communautaire.
Vis ta vie !
Dieu cherche, Dieu appelle, il attend donc une réponse. Telle est l’étymologie du mot responsabilité. Etre responsable c’est “répondre à”, à un appel, à une vocation. C’est aussi “répondre de”, de ce que l’on a fait, devant Dieu et devant les autres. Beauté du mot responsabilité qui nous mobilise dans ce que nous avons à réaliser, qui évoque l’audace, l’imagination et le courage pour envisager tous les possibles. Beauté d’un mot générateur de vigilance et de résistance qui dit la liberté, le débat, la dignité du croyant choisissant et agissant en conscience. Mais cette responsabilité, aussi importante soit elle, peut devenir écrasante, voire culpabilisante, quand elle implique l’obligation d’avoir toujours à tout assumer, tout faire, tout décider. Chacun est alors renvoyé à lui-même dans une quête permanente de réponses à inventer, accablé par la complexité des problèmes ou le poids des souffrances à porter. C’est pourquoi il ne faut jamais oublier que nos engagements sont toujours vécus sous le regard d’amour de Dieu. Un amour qui nous permet d’assumer devant Lui nos limites et nos manquements en nous aidant à prendre une peu de distance à leur égard avec liberté et même avec humour. Son amour nous permet d’éviter les deux écueils qui toujours nous menacent, celui de croire que nous pouvons tout faire et celui de croire que nous ne pouvons rien faire.
Le Monde est à nous
À cause de l’amour gratuit de Dieu, le chrétien est libéré du souci de lui-même. Cela lui permet de se soucier de son prochain et du monde que Dieu lui confie d’autant plus pleinement et sereinement qu’il n’a rien à prouver ni à Dieu, ni aux autres, ni à lui-même. L’amour de Dieu ne rend pas le chrétien indifférent aux souffrances et aux urgences de la société, mais il le libère et le fortifie pour y répondre avec confiance et lucidité. Nos engagements sont donc d’abord une réponse à l’initiative d’amour de Dieu. Ils sont placés sous le signe de la gratitude envers Lui. A travers nos paroles et nos actes nous nous efforçons de témoigner de ce qu’il a fait pour nous. Non pas en nous repliant sur nous-mêmes ou dans nos communautés, mais en agissant dans le tissu quotidien de nos relations familiales, sociales, culturelles, professionnelles, politiques. C’est là que le croyant est appelé à vivre de la vie nouvelle reçue en Christ. Cet engagement dans le quotidien a toujours caractérisé le protestantisme au long de son histoire, que ce soit dans le cadre de la diaconie, de la vie associative et citoyenne, des syndicats, des institutions de l’État voire des partis politiques. Être protestant ce n’est pas s’évader dans des extases religieuses, ce n’est pas “changer de monde” mais c’est travailler à “changer le monde” par l’annonce de l’Évangile.
